Le rugby et la corrida, deux pratiques culturelles qui s’unissent dans le sud de la France

Selon Jean Pierre Gardes, entre le rugby et la corrida, il existe une certaine unité géographique ainsi qu’une signification très proche. La comparaison est osée, mais loin d’être dénouée de sens.

Tout d’abord, il suffirait de prendre une carte pour constater la proximité des lieux. Néanmoins, comment la culture hispanique de la corrida a-t-elle pu côtoyer la culture britannique du rugby ? Ces deux cultures ne semblent évidemment pas compatibles et c’est ici une singularité du sud de la France. En effet, malgré une quelconque pratique du rugby, les Espagnols ne le voient pas autrement que comme un sport « exotique » qui ne leur est pas propre. À l’inverse, les Anglais entendent parler de la corrida uniquement par les médias qui y font référence. La situation est similaire en Amérique du Sud, les pays propres au rugby (Argentine et Uruguay) n’organisent pas de corridas et inversement avec les pays pratiquant la corrida (Pérou, Colombie, Equateur, Venezuela, Mexique). La pratique de ces deux activités est propre à l’Occitanie.

Une convergence géographique

Cependant, en France, il existe trente équipes professionnelles de rugby et cinquante arènes pratiquant encore les corridas conventionnelles. Les équipes de rugby sont réparties pour 25% en Aquitaine, 20% en Midi-Pyrénées et Languedoc Roussillon et le reste dans le Grand Sud. En outre, la corrida est uniquement pratiquée dans le Sud, pour des raisons culturelles mais également légales et les élevages de taureaux se situent principalement autour de la Camargue avec quelques élevages dans le Sud Ouest. Il s’agit donc d’une particularité française qui revient plus précisément au sud de la France.

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Quel est donc le lien entre ces deux pratiques ? L’une est un sport très médiatisé et professionnalisé dans le monde avec des championnats, des classements et des Coupes du monde et l’autre est un rite dont l’objet est la mise à mort en public d’un taureau. Contrairement à ce que l’on entend parfois, il ne s’agit pas d’un combat entre l’homme et le taureau où l’intelligence humaine triompherait inévitablement sur la brutalité de l’animal et où l’homme domine la bête ; l’homme doit vivre et le taureau mourir à la manière d’un héros, car c’est bien lui le héros et l’homme ne le devient à son tour qu’en mettant en valeur les qualités du taureau qui lui aura permis de se révéler et d’exprimer pleinement ce pourquoi il est venu à la vie. Cependant, le dénouement demeure toujours incertain. L’homme peut mourir ou le taureau peut être gracié parce qu’il a été particulièrement brave. Dans ce dernier cas, on lui « pardonne la vie », on lui pardonne d’avoir tenté de tuer le toréro car il l’a fait en toute légitimité.

« L’évolution de la corrida est limitée tandis que le rugby est en perpétuel remaniement. »

Dans son article, Jean-Pierre Gardes fait référence à des convergences entre des points précis entre le rugby et la corrida. En effet, la période d’apparition de la corrida est floue. Elle daterait du XVIIème siècle mais la pratique « formelle » que nous connaissons proviendrait plutôt du XIXème. Son évolution est toutefois très limitée, étant donné que c’est une tradition forte. Elle se résume, en mesure de sécurité, à l’image du « caparaçon » mis en place pour protéger le cheval (une sorte d’armure) lors de corridas à cheval. Enfin, elle est très développée dans les petites villes à l’image d’Arles, Mont-de-Marsan ou encore Béziers.

Quant au rugby, il a pris naissance dans une ville anglaise du nom de Rugby, lors d’une partie de football en 1823 dans laquelle un étudiant, William Webb Ellis, a pris le ballon avec les mains. À l’inverse de la corrida, le rugby est en perpétuel remaniement étant donné sa très haute professionnalisation et sa médiatisation. Les règles changent afin de rendre le spectacle plus attractif. De plus, les grandes villes ont toutes un club de rugby, le tout à l’échelle nationale et non plus caractéristique du sud de la France.

De l’équipe composée d’individualités à l’équipe pour l’individualité

Quels sont donc les points de convergences entre rugby et corrida ? La première notion de convergence est la passe. Le rugby est fondé sur le principe de se faire des passes entre les joueurs. « Le ballon est transmis comme une offrande », selon André Boniface. En effet, c’est là toute la beauté de ce sport. Les passes obligent les joueurs à travailler en équipe et ce travail collectif impressionne grandement les supporters. Par ailleurs, lors d’une corrida, « donner des passes » à un taureau consiste à détourner sa charge vers un leurre (cape, muleta). Toutefois, qu’il s’agisse du rugby ou de la corrida, on ne se contente pas que de faire des passes ; lorsque ceci est trop récurrent, c’est un reproche qui est fait aux acteurs du rugby comme de la corrida.

La notion d’équipe vient elle aussi s’ajouter aux convergences. En effet, chaque équipe a un maillot, une tenue spéciale, un signe de ralliement. Le rugby est le sport d’équipe par excellence, « un jeu qui interdit le je » (Lucien Mias, ancien capitaine du XV de France). Cependant, les classements de meilleurs buteurs ou d’homme du match bouleversent la notion d’équipe en individualisant un petit peu plus ce sport. Ainsi, malgré les méfaits de la professionnalisation sur l’équipe, le rugby comprend des équipes ayant valeur d’unité.

À l’inverse, l’équipe du toréro est composée de quatre « subalternes », dont un ancien expérimenté pouvant prodiguer de précieux conseils mais également de deux picadors qui procèdent à l’épreuve de la pique sur le taureau, et enfin d’un valet d’épée. Toutefois, lors du dernier tercio, il est seul et cette solitude est très importante car il s’agit de la rencontre avec le taureau. Cette équipe-ci est donc plutôt une équipe au service du maestro.

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Quant aux règles, elles sont, dans les deux cas, strictes et peu connues du public. L’objectif du rugby est simple : poser le ballon 50 mètres devant soi ou entre les poteaux. Cependant, il faut faire face à de nombreuses règles pour ceci et c’est l’arbitre qui doit les faire respecter, pouvant se tromper. Dans le cadre de la corrida, il existe un règlement taurin très précis qui veille notamment au respect du taureau. Il existe également des usages ou coutumes, comme par exemple la façon de tuer le taureau qui doit répondre à des valeurs d’esthétisme. Il n’est donc pas interdit de s’y prendre mal, c’est simplement « inélégant ».

Le public est communément appelé « le seizième homme » au rugby et avec raison car il est très difficile pour une équipe de s’imposer chez l’adversaire. En effet, durant le match le public est capable d’enflammer le stade et de redonner du souffle à son équipe. Chaque équipe a son propre public qui suit également parfois son équipe lors de ses déplacements. Quant à la corrida, c’est une partie prenante. Il se joue quelque chose qui ne se rejouera plus jamais. C’est un moment magique, une émotion particulière qui ne peut être transmise à la télévision. De plus, les récompenses attribuées au toréro à l’issue de la corrida sont réclamées par le public lui-même. Dans les deux activités, le public est plus qu’important, il est essentiel.

« Sans la mort du taureau la corrida n’a pas de sens »

La « violence » est autant omniprésente dans le rugby que dans la corrida. Elle a simplement une portée différente. Le rugby est « un sport de voyous pour gentlemen et non un sport de gentlemen pratiqué par des voyous », mentionne l’adage populaire. Durant le spectacle d’un match de rugby figurent également les bagarres générales entre les protagonistes sur le terrain. Cependant, ces fameuses bagarres sont devenues bien plus rares avec la présence de la télévision et cette violence est remplacée par celle des impacts. La forte musculation du joueur crée des impacts si puissants que l’on peut les entendre du bord du terrain. Ainsi, le risque de blessure est bien plus grand qu’au temps des bagarres générales.

À l’inverse, la violence de la corrida est représentée par la présence de la mort dans l’arène. Sans la mort du taureau, la corrida n’a pas de sens. Certaines personnes ont toutefois tenté d’adoucir cette épreuve pour le taureau en voulant supprimer l’épreuve de la pique mais l’enlever à la corrida serait comme enlever la mêlée au rugby. Le tout prend fin lorsque le toréro porte l’estocade mettant fin à la vie du taureau. De plus, au rugby on tente d’arrêter l’adversaire qui avance, on s’oppose à sa charge tandis qu’à la corrida, la charge du taureau est détournée afin d’éviter l’impact. Cette violence a pour corollaire le courage, la peur de la blessure ou la peur de la défaite. Pour les toréros, c’est la peur de la blessure qui prédomine. La peur d’une blessure grave mettant fin à la carrière du toréro est bien plus terrifiante que sa mort dans l’arène : « La peur d’être blessé et de ne pas mourir. » (Florence Delay)

Une question d’animalité

Le dernier point de convergence qui pourrait être désigné serait celui de l’animalité. Tout d’abord, en 2009, les organisateurs de la Féria de Béziers ont demandé à Jean Nouvel de créer une affiche. Il a créé ainsi une polémique en y mettant un rugbyman (on pouvait soi-disant reconnaître Sébastien Chabal) avec une tête de taureau. Au rugby, on donne des qualificatifs d’animaux afin de relever la valeur et la vaillance de certains joueurs par exemple : « Il court comme une gazelle » ou encore « Il a chargé comme un taureau ». À l’inverse, la corrida tend à humaniser le taureau en le qualifiant de brave ou encore de noble. De plus lorsque le taureau meurt, il est tiré par des mules et fait le tour de l’arène, salué par la foule. Enfin, lorsque le toréro s’apprête à tuer le taureau, il devient également une bête, animé par le passage à l’acte qu’il s’apprête à faire.

Les Occitans sont-ils donc les seuls Français animés par l’animalité, l’esprit d’équipe et une certaine « violence » ? Il est possible d’en débattre mais l’expansion du rugby jusque dans le nord du pays contredit largement cette théorie. Toutefois, la corrida se réduit à quelques villes du sud, pour des raisons culturelles mais aussi éthiques et légales. Donc, l’implantation réussie en France du rugby et de la corrida est due à l’acceptation et la mise en pratique (le tout en respectant les règles) de cultures étrangères permettant également de se les approprier. Il est donc tout à fait honnête de dire que le rugby et la corrida font partie de la culture d’abord occitane, catalane et basque puis française.

Benoît BOIVIN

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