La Mission Racine: 53 ans après, quel bilan pour la « Nouvelle-Floride » ?

En juin 1963, sous l’impulsion du Général de Gaulle était lancée la mission « Racine » ou « Mission Interministérielle d’Aménagement Touristique du Littoral du Languedoc-Roussillon ». Un projet pharaonique qui devait faire, de ce qui allait devenir le Languedoc-Roussillon, une « Floride Française ». Cependant, 53 ans après, le bilan est bien plus nuancé entre retombées économiques décevantes, tensions sociales et risques environnementaux.

« Opération Nouvelle Floride », tels sont les titres des journaux languedociens à la suite de l’annonce de l’aménagement du littoral sur une zone allant de Port Camargue dans le Gard à Saint-Cyprien dans les Pyrénées-Orientales. Le projet est pharaonique : en 20 ans, il s’agit de doter la région des stations balnéaires et des infrastructures nécessaires à la mise en place d’une économie touristique basée sur les services, dans une région où le littoral est particulièrement inhospitalier. En témoigne l’emplacement des grandes villes de la région (Nîmes, Montpellier, Béziers, Narbonne, Perpignan) et des grands axes de communication situés à plusieurs kilomètres de la côte.

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Marécageux, le littoral est jusqu’ici à l’abandon

En effet, en Languedoc, le littoral est depuis longtemps associé à des éléments négatifs. À l’époque médiévale et moderne, il est synonyme des razzias barbaresques qui pillent les ressources et vendent hommes, femmes et enfants comme esclaves, principalement sur les marchés d’Alger. Historiquement, le commerce maritime est loin d’être florissant, les infrastructures portuaires sont quasi-inexistantes et le port de Sète a, dès sa fondation, une fonction militaire bien plus que commerciale. L’impact du port de Marseille et de celui de Barcelone explique également l’isolement du littoral languedocien. Au XIXe siècle, la côte ne bénéficie pas du courant hygiéniste et des prémices du tourisme qui traversent alors la Côte d’Azur ou encore le Pays Basque, à l’image du développement de la station balnéaire de Biarritz. À l’aube du XXe siècle, le littoral du Languedoc-Roussillon est ainsi resté à un état quasi-sauvage, à l’exception de quelques stations balnéaires comme Carnon, Argelès, Banyuls, Canet ou encore Palavas qui sont alors l’apanage des locaux.

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Argelès-sur-Mer en 1950

Les deux guerres mondiales, qui ruinent la France et l’Europe, rendent impossible dans la première moitié du XXe siècle un quelconque projet d’aménagement du littoral. Qui plus est, ce dernier semble indisposé à être aménagé et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, du point de vue naturel : celui-ci est de composition marécageuse, formé d’étangs et de marécages, ainsi que d’une végétation dense et sèche particulièrement difficile à dompter. Les moustiques et autres parasites prolifèrent alors sur la côte et transmettent notamment le paludisme. Ensuite, au sortir de la seconde guerre mondiale, la France n’a pas les moyens économiques et a alors d’autres priorités que de réaménager un littoral méconnu. L’heure est à la recherche de la stabilité politique avant de passer à celle du rétablissement de la grandeur nationale. La gestion, puis la disparition de l’Empire Colonial et les interrogations corrélées, de même que le climat de tensions propre à la guerre froide, cristallisent alors les acteurs étatiques.

« Durant les Trente Glorieuses, la situation générale de l’État est alors propice à la réalisation de grands travaux visant à la modernisation du pays »

Le climat des Trente Glorieuses change la donne pour le Languedoc-Roussillon. D’une part la population régionale augmente. C’est la période du « baby-boom ». Aussi, l’arrivée des pieds-noirs dans la région, notamment à Perpignan, Montpellier, Béziers et Nîmes développe considérablement ces villes et conduit à penser l’organisation régionale à plus grande échelle. D’autre part, la France développe un réseau autoroutier centré en étoile autour de Paris et rend les voies de communications locales obsolètes. Ainsi, plus de 7000 kilomètres de voies ferrées, des tramways urbains et de nombreuses lignes de cars interurbains sont abandonnées en France, sacrifiées pour le tout-routier qui rayonne depuis la capitale, centralisant encore plus le pays. Dans le même temps, c’est toute une société de consommation qui se met en place, entraînant le développement du tourisme et des loisirs portés par les nouveaux axes autoroutiers. La situation générale de l’État est alors propice à la réalisation de grands travaux visant à la modernisation du pays et au rétablissement de la grandeur nationale chère au courant gaulliste.

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Ainsi, en juin 1963 est lancée la mission « Racine », dont l’objectif est d’aménager le littoral régional dans l’optique de capter une partie du flux touristique qui déferle sur l’Espagne et les stations balnéaires franquistes flambant neuves. Le projet est plus qu’ambitieux, mais il demeure dans l’ère du temps. L’État doit d’abord s’approprier les terrains littoraux, propriété de nombreux acteurs privés influents à l’échelle régionale mais qui, face à la manne monétaire et aux pressions étatiques, ne peuvent que céder aux volontés d’appropriation du Fonds national d’aménagement foncier urbain (FNAFU), intermédiaire de l’Etat. L’idée est ensuite de lancer les grands travaux nécessaires à la déshumidification du littoral et à l’ouverture de graus, ainsi qu’au creusement de ports. La mission « Racine » a prévu au départ la création de six unités touristiques, séparées par des coupures vertes, chacune de ces unités associant une ou plusieurs stations anciennes à au moins une station nouvelle. L’objectif est ainsi d’empêcher une urbanisation continue sur tout le littoral pour préserver des espaces naturels sauvages.

7 stations balnéaires créées

Le littoral tel que nous le connaissons aujourd’hui est équipé en installations d’assainissement, irrigué de routes raccordées aux autoroutes, muni d’une vingtaine de ports de plaisance et parsemé d’espaces naturels et de reboisements. 7 stations (représentant au total 500 000 lits) ont été créées : Port-Camargue, La Grande-Motte, le Cap d’Agde, Gruissan, Port-Leucate, Port-Barcarès et Saint-Cyprien. Notons également  qu’une 8e station était prévue à l’embouchure de l’Aude mais faute de moyens en raison du premier choc pétrolier, le projet a été abandonné. En 1967, le le Général de Gaulle vient visiter le Languedoc. Son hélicoptère se pose à La Grande Motte comme un symbole de réussite de la mission, mission ayant pourtant bouleversé un littoral a jamais changé et tout un équilibre régional.

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Visite du Général De Gaulle le 24 octobre 1967 à La Grande Motte

En effet, un littoral est un milieu naturel vivant, jamais stable, en mouvement perpétuel. Ce phénomène est d’autant plus vrai sur le littoral languedocien. Ainsi, selon le programme européen CORINE sur l’érosion côtière, celle-ci atteint 22% sur le linéaire côtier du Languedoc-Roussillon. Une partie du trait de côte est donc en recul. Or, si le phénomène d’érosion est bien un phénomène naturel, comme en témoigne les tempêtes de 1982, 1997 et 1999 qui ont frappé le sud-est de la France, celui-ci demeure tout de même largement imputable à l’urbanisation de la côte. Les constructions pharaoniques ont détruit des espaces humides et/ou des cordons dunaires qui permettaient d’amoindrir l’impact des tempêtes sur le littoral. Le Languedoc-Roussillon, déjà soumis avant la mission Racine à des risques de submersion marine, est désormais particulièrement vulnérable. On estime ainsi que depuis 1945, 260 hectares ont été gagnés par la mer. Ce phénomène est notamment visible sur la plage de Portiragnes, près de Béziers, où les bunkers allemands sont peu à peu attirés par la mer. L’étude  « Vulnérabilité du territoire national aux risques littoraux », réalisée par le CETMEF en 2010, a classé le littoral régional comme étant un des plus vulnérables à une élévation du niveau de la mer.

« Une élévation du niveau de la mer de 2 mètres suffirait à noyer une bonne partie des stations balnéaires »

Rappelons également qu’une élévation du niveau de la mer de 2 mètres suffirait à noyer une bonne partie des stations balnéaires de la région tandis que la Camargue disparaitrait sous les flots. Ainsi, une étude de 2009 de l’ONERC estime que 140 000 logements (environ 90 000 personnes) sont situés en risque de submersion marine imminent. La même étude indique que, selon les scénarios plausibles du réchauffement climatique, la submersion de la côte entrainerait un coût cumulé sur 100 ans de 20 à 35 milliards d’euros. Si de nombreuses politiques ont été menées en Languedoc-Roussillon contre le phénomène d’érosion, tel le réaménagement du lido de Sète, celles-ci ont eu bien plus pour effet de repousser l’érosion vers d’autres secteurs plutôt que de le ralentir. La submersion marine d’une partie du littoral semble donc inexorable en l’absence d’une ambitieuse politique globale de défense du trait de côte durant le siècle à venir. Mais la mission « Racine » est aussi à l’origine de la destruction d’une partie de la faune et de la flore typique de la région. La dénaturation du littoral, inexorablement liée à toute urbanisation massive, a eu certes pour conséquence la disparition d’une partie des parasites et des moustiques, mais aussi de celle, par exemple, du lézard ocellé, plus grand lézard d’Europe qui a disparu de la région et est aujourd’hui quasi-éteint.

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Si la mission « Racine » est un échec environnemental, est-elle pour autant une réussite économique ?   Le bilan est mitigé. Certes les retombées économiques ont augmenté, mais l’ont-elles été dans le sens des locaux ? En 1962, la région accueillait 350 000 touristes. En 1973, ils sont 1 400 000, allant jusqu’à franchir la barre des 8 millions de touristes en 1993. L’impact de la mission « Racine » est massif sur l’arrivée des touristes dans la région. D’autant plus que le projet se donne pour objectif d’attirer un tourisme « populaire » et non de « luxe », comme dans la région PACA. Le succès est donc immédiat. L’historien Jean Sagnes avance dans un article paru dans L’Indépendant, et daté du 19 juin 2017, que « Dans la région, beaucoup de propriétaires ont ainsi pu acheter leur ‘maison à la mer’, pour pas très cher. »

Des locaux dépossédés de leur littoral

La réalité est cependant toute autre. Cette manne immobilière a profité aux familles aisées de la région, c’est à dire aux différentes bourgeoisies locales mais aussi aux nombreux touristes aisés qui ont rapidement cherché à acquérir une résidence secondaire sur leur lieu de villégiature. Il paraît également difficile, dans l’une des régions les plus pauvres de France, que la majorité de la population ait pu obtenir une « maison à la mer pour pas très cher. » Bien loin de certaines idées reçues la mission « Racine » a d’abord profité aux touristes bien plus qu’aux locaux qui ont été en quelque sorte dépossédés de leur littoral. Il est certain que les locaux jouissent aujourd’hui de nombreux services sur le littoral régional, qui fournit des emplois et des retombées économiques, mais ils n’en sont pas les premiers bénéficiaires. En effet, cette manne a profité à une élite régionale et nationale, propriétaire des grandes infrastructures de services et fournisseurs de ceux-ci.

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L’économie régionale s’est subitement axée sur les services aux estivants, passant d’une région prospère l’été à précaire le reste de l’année. Notons que 10% du PIB régional repose désormais sur l’activité touristique, vecteur de 108 000 emplois régionaux, mais pour la grande majorité saisonniers et précaires. Un autre objectif de la mission « Racine » était de répondre à la crise viticole. Dès 1955 en effet, la création de la Compagnie du Bas-Rhône Languedoc par l’État avait eu pour vocation de diversifier l’agriculture du Languedoc-Roussillon et de reconvertir une partie du vignoble. Cela s’est concrètement traduit par la construction du canal du Bas-Rhône Languedoc, autrement appelé canal Philippe-Lamour, du nom de son concepteur. Et c’est justement sur l’approvisionnement en eau permis par ce canal que s’est appuyé quelques années plus tard la mission « Racine », non seulement pour les nouvelles stations balnéaires du littoral, mais aussi pour la diversification de l’agriculture vers l’horticulture et le maraîchage. Mais là aussi l’échec est quasi-total. Non seulement la consommation de vin n’a eu de cesse de s’effondrer pour finalement s’orienter de plus en plus vers une viticulture plus fine, mais in fine, le canal Philippe-Lamour est désormais à l’abandon et les agriculteurs locaux, incapables de concurrencer leurs homologues espagnols, italiens ou encore grecs. En ce sens, la mission Racine est un échec cuisant.

« 10% du PIB régional repose désormais sur l’activité touristique »

Le tourisme régional est ainsi bien né avec la mission « Racine », mais il s’est fait au détriment du plus grand nombre et n’a pas été pensé sur le long terme. Son impact a même été trop important puisque c’est toute l’économie régionale qui a été bouleversée brutalement, entraînant notamment la hausse des prix des terrains et la naissance d’un emploi saisonnier précaire, fragilisant ainsi les autres secteurs régionaux comme l’agriculture ou l’industrie. De plus, aucun tourisme durable n’a été pensé, méprisant les écosystèmes locaux au lieu de s’y adapter. Certes, ce n’était pas dans l’air du temps mais les effets s’en font aujourd’hui ressentir. Le tissu social régional a profondément muté, accroissant les écarts de revenus entre possédants et non-possédants, précarisant les travailleurs régionaux et dépossédant les locaux d’une côte aux prix désormais très élevés pour la classe moyenne. On peut se féliciter du travail accompli au niveau des retombées financières liées au tourisme mais on ne peut que remettre en cause l’impact économique et social sur la région, loin de l’image de carte postale que certains voudraient véhiculer. L’impact environnemental et écologique est également plus qu’inquiétant et laisse de plus en plus présager le pire. Un réaménagement du cordon littoral axé autour du développement durable et d’une réappropriation des surfaces littorales autour d’espaces dédiés aux locaux apparaît désormais comme nécéssaire afin de réconcilier les acteurs régionaux et de mettre fin aux nombreux conflits d’intérêts.

Cap d'Agde
Le Cap d’Agde, aujourd’hui

Samuel Touron

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