Le président du Languedoc-Roussillon qui se rêvait Empereur de Montpellier

Georges Frêche, maire de Montpellier de 1977 à 2004 et Président de Montpellier Agglomération de 2001 à 2010, mais également Président de la région Languedoc-Roussillon de 2004 à sa mort le 24 octobre 2010, est un personnage à part dans le paysage politique français. Connu pour son franc-parler et ses déclarations détonnantes autant qu’étonnantes, et trop souvent méprisantes, le personnage affiche un caractère complexe. Militant et membre du SFIO puis du Parti Socialiste, avant d’en être exclu pour être catégorisé Divers Gauche, la politique qu’il a menée aura fait de Montpellier une métropole nationale, mais du reste de la région un ensemble cisaillé et de plus en plus précaire. Retour sur le bilan et l’impact des politiques menées par un personnage inclassable qui se rêvait empereur de Montpellier.

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« Je leur fais un petit institut, une merde pour propager le catalan auprès de quatre gugusses, tout le monde est content. Évidemment ils parlent catalan comme ça personne les comprend à trois kilomètres de chez eux », telle est l’assertion de Georges Frêche, Président de la région Languedoc-Roussillon sur les Instituts de promotion de la langue et de la culture catalane ouverts dans tout le Roussillon à partir de l’année 2005. Cette citation symbolise le mépris et l’arrogance que pouvait avoir Georges Frêche pour tout ce qui n’était pas « Montpellier ». Élu successivement Président de la région Languedoc-Roussillon en 2004 sous l’étiquette PS, puis en 2010 sous celle DVG, il déclarait lui-même « Les cons ne disent jamais merci. Les cons sont majoritaires, et moi, j’ai toujours été élu par une majorité de cons. » Peu reconnaissant pour son électorat, il n’est néanmoins que rarement inquiétant par ses adversaires politiques, s’imposant même en 2010 avec 65,67% des voix. Mais alors, comment expliquer un tel succès ?

Une politique de « grands travaux » novatrice

Le personnage est certes controversé, mais son franc-parler et sa fidélité aux idées qui sont siennes en font un homme qui apparaît comme vrai et sincère. Il n’aura dans la région aucun adversaire politique à sa hauteur. Jacques Blanc ou encore Raymond Couderc tenteront de ravir ce statut, mais n’effleureront même pas l’instance du pouvoir. Georges Frêche est aussi l’homme qui a fait de Montpellier ce qu’est Montpellier, à savoir, une métropole prometteuse, en devenir, jouant le rôle de point d’équilibre sur l’axe Marseille-Barcelone-Toulouse. Le 20 Mars 1977, Georges Frêche est élu maire de Montpellier. Pour le jeune député, c’est la consécration : il va pouvoir mettre en application son dessein politique à l’échelle locale. Au moment de son élection, la ville de Montpellier n’a pas encore la suprématie régionale, loin de là. Du point de vue démographique, Montpellier compte environ 180 000 habitants, Nîmes talonne de peu à environ 130 000 habitants et si Perpignan et Béziers arrivent derrière (respectivement 110 000 et 85 000 habitants), ils jouissent tout comme Nîmes d’un prestige historique, culturel et sportif que n’a pas Montpellier. Georges Frêche change la donne : il conduit à Montpellier une politique de « Grands Travaux » particulièrement novatrice, répondant à l’essor démographique et à la réorientation économique que traverse la région. Visionnaire.

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On peut notamment citer la construction du quartier Antigone visant à assurer la mixité sociale sans la folie des Grands Ensembles, futuriste pour l’époque. Notons également la construction du quartier Millénaire (photo) et du Corum. Ces grands travaux vont dynamiser la cité montpelliéraine passant, en à peine quinze ans, de 180 000 habitants en 1977 à 200 000 en 1987. Durant les années 1990, Montpellier poursuit son ascension et devient un pôle universitaire d’importance internationale, alors que les autres villes régionales s’effondrent, payant leur arrogance vis à vis de la « jeune » cité montpelliéraine. La ville se dote ainsi d’une piscine olympique qui accueille les compétitions nationales et européennes, d’une ligne de tramway et de pôles universitaires d’excellence. L’entrée dans le IIIe millénaire consacre Montpellier avec l’extension de la ville, à l’image du quartier Odysseum et du nouveau Saint-Roch ainsi que le nouvel Hôtel de Ville. Montpellier se proclame définitivement capitale régionale en fondant en 2001 la Communauté d’Agglomération de Montpellier. Georges Frêche rêve un temps de fusionner avec les Communautés d’Agglomération de Sète et de Mèze, sans succès. Ce sans quoi Montpellier aurait eu pour arrière-pays le bassin de Thau.

« Maire emblématique de Montpellier et Président d’agglomération tout aussi irréprochable, Georges Frêche n’en demeure pas moins un Président de région controversé. »

Georges Frêche a ainsi fait de Montpellier une métropole européenne en forte croissance économique, mais surtout démographique (Montpellier comptera environ un million d’habitants à l’horizon 2100), tournée vers la recherche en médecine, dans les sciences et les humanités. Il convient néanmoins de mettre en avant le fait que Georges Frêche hérite aussi en 1977 de l’excellent travail de François Delmas qui accueille le groupe américain IBM dans les années 1960, Nîmes et Béziers, par excès d’orgueil, s’étant opposées à l’implantation du groupe dans leurs villes respectives. Maire emblématique de Montpellier et Président d’agglomération tout aussi irréprochable, Georges Frêche n’en demeure pas moins un Président de région controversé.

De la Septimanie à Sud de France

Après un échec électoral en 1998 à la suite d’une inédite coalition entre conseillers régionaux de droite et du Front National, Georges Frêche accède à la présidence régionale en 2004 face à Jacques Blanc, Président sortant. Dès son entrée au conseil régional, les débats sont houleux : le nouveau Président souhaite transformer le nom de Languedoc-Roussillon en Septimanie, en mémoire des septs cités qui composaient le Royaume Wisigoth de l’époque antique et médiévale (Elne, Agde, Narbonne, Lodève, Béziers, Maguelone et Nîmes). Si le nom est vendeur, l’idée se heurte à un problème de taille : historiquement, le nom ne concerne ni le Roussillon ni la Lozère qui n’appartiennent pas à cet ensemble historique. La réaction catalane irrite profondément Georges Frêche (cf. citation sur les Instituts de langue catalane). Le projet est donc abandonné laissant la place à la marque « Sud de France », elle aussi contestée pour des raisons économiques. La « surcommunication » régionale concerne en effet 10% du budget régional. Monumental.

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En parallèle, Georges Frêche mène une politique de « Région-Providence » à l’égard de la jeunesse : gratuité des manuels scolaires et des équipements pour les lycéens et les apprentis, revalorisation des indemnités des stagiaires, lancement d’une politique à destination de la jeunesse (L’oRdi, carte jeunes, Forums, portail internet, conseil régional de la jeunesse…). Qui plus est, 5 lycées sont construits et l’Université de Montpellier devient membre du Plan Campus des pôles d’excellence internationale. Des grands travaux sont aussi menés à l’image de la LGV Méditerranée avec le contournement Nîmes-Montpellier.

« Le budget régional passe de 554 millions en 2004 à 765 millions en 2005 »

Mais la politique régionale coûte cher. Durant ses deux mandats, Georges Frêche met en place  une politique affichant un taux d’évolution moyen des impôts régionaux en Languedoc-Roussillon à hauteur de plus de 90 %, la plus forte hausse au niveau national entre son arrivée à la tête de l’exécutif régional et son décès en 2010. Le Président de région n’aura de cesse d’augmenter le budget régional, qui passe de 554 millions en 2004 à 765 millions en 2005 afin de financer ces divers projets régionaux. D’autant plus que si la région se développe sur le plan des infrastructures, elle ne décolle pas du point de vue économique et social. La part du secteur tertiaire dans l’économie s’accroit considérablement, ce qui fragilise indiscutablement les structures économiques et sociales traditionnelles. Si Georges Frêche parvient à conserver un taux d’emploi acceptable jusqu’en 2008, il est impuissant face à la crise économique qui arrive et touche violemment la région mêmes si on ne peut pas vraiment lui en amputer la responsabilité.

« Ils me pardonneront, ils en reprendront pour 6 ans. »

Néanmoins on peut reprocher à Georges Frêche son manque d’égalité et de partialité dans la gestion des affaires régionales. La plupart des investissements régionaux eurent en effet pour vocation de mettre en avant Montpellier et ses environs, ainsi que dans une moindre mesure les villes socialistes. Les villes non-socialistes furent délaissées par les investissements régionaux, telle Béziers qui voit sa démographie et son économie s’effondrer. Il en va de même pour Nîmes, mais dans une mesure moindre. Les disparités économiques régionales sont aussi directement issues des mandats successifs de Georges Frêche. Les espaces de l’ouest Hérault et du Gard (à l’exception du Gard Rhôdanien) paieront le prix de la macrocéphalie montpelliéraine en étant aspirés dans sa zone économique. Il en a donc logiquement découlé une précarité accrue de l’espace régional. Les espaces ruraux des Pyrénées-Orientales, de l’Aude, des Cévennes et de Lozère ont, eux, été oubliés par la politique régionale centralisée autour de Montpellier. Et ce, alors même que l’ancien Président de région, Jacques Blanc, avait fait de la Lozère une priorité régionale. La minorité régionale catalane se sentira aussi largement ignorée et méprisée durant les mandats de Georges Frêche, contribuant en partie à faire naître des velléités séparatistes jusqu’alors quasi-inexistantes. Le Président de région déclara notamment: « Là, les Catalans me font chier. Mais je leur tape dessus parce qu’ils m’emmerdent. Mais dans deux ans, je vais me mettre à les aimer, je vais y revenir je vais leur dire « Mon Dieu, je me suis trompé, je vous demande pardon. » Ils diront : « Qu’il est intelligent ! » Ils me pardonneront, ils en reprendront pour 6 ans. »

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Figure authentique mais à la personnalité complexe, Georges Frêche affirma tout au long de sa carrière sa vision politique propre, ne manquant pas de choquer ou de mépriser comme ses sorties outrancières sur les harkis : « Vous êtes des sous-hommes. Vous n’avez aucun honneur. Alors, dégagez ! » ou encore sur l’équipe de France de football : « Il y a 9 blacks sur 11 en équipe de France. La normalité voudrait qu’il y en ait 3 ou 4. » Ces frasques politiques conduiront à son éviction du Parti Socialiste en 2007. Il demeura néanmoins une haute figure de la politique régionale jusqu’à sa mort en 2010 des suites d’une crise cardiaque à l’intérieur de l’Hôtel de Région dans sa ville de Montpellier. Quel symbole… Georges Frêche nous laisse un bilan contesté et contestable à l’échelle régionale, mais il est indéniable qu’il est en grand partie à l’origine de la montée en puissance de Montpellier, aujourd’hui métropole française, presque européenne, et demain, sans doute, mondiale.

Samuel Touron

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