La corrida : une tradition entièrement légale ?

Opposant ses fervents défenseurs, qui luttent pour sa protection au nom d’une tradition multiséculaire, et ses détracteurs, qui dénoncent une barbarie injustifiée, la corrida déchaîne les passions. Est-elle le résultat artistique d’une pratique observée depuis des siècles ou un simple acte gratuit et empli de cruauté envers le règne animal ? Les esprits se divisent quant à sa légitimité et la loi française elle-même semble vaciller, n’ayant su, pour le moment, réellement trancher la question. Ainsi, afin de clarifier son statut actuel au sein de la législation nationale et de comprendre pourquoi elle anime tant les débats, il convient de revenir sur ses origines.

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La divinité Mithra mettant à mort le taureau sacré, image souvent mise en avant pour justifier une pratique pluri-millénaire des traditions taurines

D’une pratique aristocratique à un spectacle populaire

On donne à Francisco Romero, ancêtre d’une glorieuse dynastie de matadors du XVIIIe siècle, l’invention de la corrida actuelle. En effet, ce dernier aurait été le premier à effectuer une mise à mort à pied et armé de sa seule épée. A la fin d’un spectacle dans les arènes de Ronda, il aurait demandé l’autorisation de tuer le taureau lui-même, après l’avoir appâté avec un morceau de toile qui incita la bête à charger. Par la suite, Francisco recommence dans d’autres arènes et devient un véritable professionnel.

Francisco est le premier matador à avoir exercé son art de manière habituelle et professionnelle. Ses succès entraînent ainsi un changement radical dans l’art de toréer : jusqu’à lui, le personnage principal est le picador, et la mise à mort n’est que la conclusion du spectacle mais après lui, le picador commence à perdre de son aura et l’acte final devient l’objectif du spectacle.

Dès lors, cette course de taureaux, d’abord réservée à des personnages nobles et aristocratiques, devient une course à pieds de plus en plus populaire. A partir de ce moment, la corrida se déroule selon des modalités bien claires dont l’essentiel sont tirées du traité de tauromachie Tauromaquia completa publié en 1838 par le matador Francisco Montes « Paquiro ».

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Panorama sur les arènes de Ronda où brilla le torero Francisco Romero

L’implantation française de la pratique espagnole

C’est avec l’arrivée de l’impératrice Eugénie, d’origine espagnole, qu’apparaissent en France à partir des années 1850 les premières corridas. La vogue de ce spectacle se développe dans tout le pays, jusqu’à l’implantation d’arènes à Paris à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1889.

Après s’être implantée un peu partout dans l’Hexagone, le problème de la législation s’est naturellement posé. La loi Grammont, punissant les mauvais traitements des animaux domestiques, est promulguée en 1850. Cependant, ses interprétations sont diverses quant à son applicabilité aux corridas et les organisateurs et les matadors ne sont pas systématiquement poursuivis devant les tribunaux. Pendant cette période d’hésitation, des spectacles sont organisés un peu partout en France et ce, même en dehors du bassin du sud-ouest de la France, considéré comme historique. Ces disparités contribuent à renforcer la pratique dans certaines régions françaises et à disparaître dans d’autres.

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Bernard de Montaut-Manse, homme de droit et fervent défenseur des traditions taurines, ici à la tête des cavaliers de la Nacioun Gardiano

Pour pallier ces vacillements et mettre fin à cette situation, en 1951, la loi est précisée par le législateur : « Les dispositions du présent article ne sont pas applicables aux courses de taureaux lorsqu’une tradition ininterrompue peut être invoquée ». Cet alinéa est complété huit ans plus tard, et l’article 521-1 du Code Pénal dispose ainsi que : « Les dispositions du présent article ne sont pas applicables aux courses de taureaux lorsqu’une tradition locale ininterrompue peut être invoquée ». La présence de la tradition et de son caractère reste à l’appréciation des juges.

Au fil du temps, les tribunaux jugent que le terme « local » renvoie à un lieu et non à une circonscription administrative déterminée. La terme recouvre donc le sens d’ « ensemble démographique » ayant une communauté d’histoire, de coutumes et de modes de vie dont les limites ne coïncident pas avec les limites administratives. Toute commune se trouvant à l’intérieur de ce « lieu » peut dès lors se prévaloir de l’existence de la « tradition », quand bien même aucune corrida n’eut jamais été organisée.

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Corrida dans les arènes de Nîmes au début du XXe siècle

Le vacillement de la législation française

Une question prioritaire de constitutionnalité, visant à faire reconnaitre le 7e alinéa de l’article 521-1 comme contraire à notre Constitution, a été soulevée, et le Conseil Constitutionnel a tranché le 21 septembre 2012. Selon les associations à l’initiative de cette demande, le fait d’autoriser les courses de taureaux sur seulement une partie du territoire porterait atteinte au principe d’égalité devant la loi. De plus, on reproche à la loi son manque de clarté, ne définissant ni le lieu exact du caractère licite de la corrida, ni la notion de « tradition ». Toutefois, le Conseil Constitutionnel a réaffirmé la conformité de l’article  à la Constitution et ajouté que « s’il appartient aux juridictions compétentes d’apprécier les situations de fait répondant à la tradition locale ininterrompue, cette notion, qui ne revêt pas un caractère équivoque, est suffisamment précise pour garantir contre le risque d’arbitraire ».

Les autorisations et interdictions de la corrida ont donc été fluctuantes au cours de l’Histoire. Alternativement interdite et autorisée par la Loi, elle est depuis 1951 légalement autorisée sur les parties du territoire où elle constitue une tradition ininterrompue, dont principalement dans le Midi.

De plus, entre janvier 2011 et juin 2015, la tauromachie a été inscrite à l’invention du patrimoine culturel immatériel de la France par le ministre de la Culture. Ce dernier, Frédéric Mitterrand, souligne que cette décision, en dépit de la démarche lancée en 2009 par l’union des villes taurines françaises et l’Observatoire national des cultures taurines, n’implique « aucune forme de protection, de promotion particulière ou de cautionnement moral et ne [vise] pas à proposer la tauromachie à l’inscription au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco » ; elle relèverait simplement « l’existence factuelle d’une pratique et d’un développement alentour d’un certain nombre d’éléments de nature culturelle ». Or, la cour administrative a annulé cette décision en juin 2015 et la corrida a été définitivement radiée de l’inventaire du patrimoine culturel par le Conseil d’Etat le 27 juillet de l’année suivante. Les deux associations ont été condamnées à verser 3,000 euros aux entités morales CRAC Europe et Droits des animaux. Cette décision a ainsi rendu définitive la radiation de la tauromachie à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel français.

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Sébastien Castella, natif de Béziers, symbole de l’excellence française et languedocienne dans l’art de la tauromachie

 

Ainsi, la seule réglementation existant à propos de la corrida l’interdit par principe et ne l’autorise que par exception. Issue d’une longue tradition pluri-séculaire, cette pratique a réussi à s’installer dans des bastions au sein du territoire français mais non sans résistance. Si ses opposants continuent à se battre fermement pour son interdiction, ce combat de taureaux d’origine espagnole ne tend cependant pas à s’éteindre immédiatement, l’art et la culture prévalant à l’argument de la cruauté animale.

Mathilde LAHOR 

 

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