Comment la culture va rendre possible l’indépendance de la Catalogne ? 

Avec plus de 3000 ans d’histoire pour l’un des berceaux de notre civilisation, la Catalogne possède une histoire d’une richesse inouïe et une culture unique. Située aux marches de l’Ibérie, à la frontière de ce qui deviendra la France, elle nourrit depuis des siècles une culture particulière, à la fois ibérique et celte, méditerranéenne et pyrénéenne, espagnole et française, et irrésistiblement catalane… Peut-être est-ce là, plutôt qu’ailleurs, la clé de son indépendance… 

Depuis 2010 et les premières manifestations monstres pour l’indépendance de la Catalogne, les marqueurs de l’identité catalane sont devenus légion, à commencer par la fameuse « bandera senyera » marquée parfois de l’Estelada Blava, symbole de l’indépendantisme, ou de l’Estelada Roya, symbole de son ralliement au socialisme et, dans une moindre mesure, de l’héritage révolutionnaire communiste catalan. Quoi qu’il en soit, la bannière « sang et or » est présente partout, au balcon de chaque appartement, à la fenêtre des maisons ou encore devant les institutions régionales et étatiques. Elle s’affiche sans complexe, sans nationalisme nauséabond et avec une véritable fierté et un patriotisme réel, celui qui consiste à aimer son pays sans détester celui des autres.

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Manifestation du 11 septembre 2016 à Barcelone en faveur de l’indépendance lors de la « Diada »

Les couleurs « sang et or » de la Catalogne rayonnent sur la Méditerranée occidentale

Remontons au IXe siècle afin de retracer les origines de cette bannière « sang et or ». La légende veut que Guifré el Pilos, premier comte de Catalogne, blessé au combat contre les Normands au côté de son allié français Charles Le Chauve, ait été récompensé par celui-ci. Trempant quatre doigts dans la blessure de Guifré, il aurait en effet tracé sur son boulier d’or quatre bandes de sang, lui offrant ses armoiries – celle de la Catalogne, des comtes de Barcelone et plus tard d’Aragon. Si la légende est belle et démontre déjà toute la bravoure catalane et le respect des comtes pour leurs alliés, la réalité se trouve cependant ailleurs.

En effet, Guifré n’est pas mort au combat contre les Normands mais contre les Arabo-musulmans de Al-Andalus lors du siège de Lérida et la bannière « sang et or » reprend en réalité les couleurs de l’Empire Romain. Cependant, toute légende recèle un fond de vérité et il est vrai qu’elle symbolise aussi, durant toute la période médiévale et pré-moderne, la bravoure et la ferveur catalane au combat contre Al-Andalus, considéré comme l’ennemi suprême jusqu’à la prise de Grenade en 1492 et la fin de la Reconquista. Les origines nobles de la Senyera expliquent donc la fierté des Catalans et le grand respect porté à leurs couleurs, perçues comme l’affirmation la plus poussée de la grandeur catalane.

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Toile représentant le mythe de la naissance de la « Senyera »

 

Le drapeau catalan est aussi un symbole de rayonnement pour la Catalogne puisque les couleurs sang et or sont aujourd’hui présentes dans toute l’Europe occidentale et dans les anciens territoires de l’Empire Habsbourg de Charles Quint. La formation du Royaume d’Aragon au XIIe siècle, qui réunit la couronne des comtes de Barcelone et d’Aragon, dote la Catalogne d’un large territoire sur le bassin occidental de la Méditerranée. Le territoire du Royaume d’Aragon s’étend de Marseille à Pau, de part et d’autre de la frontière, donnant notamment à la Provence les mêmes couleurs.

 

La culture catalane s’effondre peu à peu face à l’hégémonie culturelle castillane

Lors de la croisade contre les Albigeois, dans le sud de la France, les Aragonais viennent en aide aux Cathares, scellant de fait une véritable union catalano-occitane. Malheureusement, la défaite lors de la bataille de Murcie en 1213 et la signature du traité de Corbeil marquent la fin de cette union et des possessions aragonaises dans le sud de la France, reprises alors par les seigneurs du nord ayant massacré les Cathares, comme Simon de Montfort. Néanmoins, les cultures catalane et occitane sont encore très proches et liées par une histoire commune. La langue est tout d’abord très proche, les couleurs sont les mêmes et de nombreux Cathares persécutés trouveront refuge de l’autre côté des Pyrénées. On raconte notamment que ce sont des Cathares en exil en Aragon qui auraient composé le Se Canto, aujourd’hui hymne de l’Occitanie.

« Cette guerre donne son hymne à la Catalogne « Els Segadors », emblème d’une culture en déclin qui cherche à s’affirmer une ultime fois »

Il faut attendre les XIVe et XVe siècles pour assister à la renaissance de la puissance catalane et à la diffusion de sa culture sur le reste du bassin méditerranéen. La couronne d’Aragon, au travers notamment de la principauté de Catalogne fondée en 1162, démarre alors son expansion à tout l’occident méditerranéen. Ainsi, les îles Baléares, la Sardaigne, la Corse mais aussi la Sicile, tout le sud de l’Italie, le royaume de Valence et l’Est de la Grèce sont placés sous souveraineté aragonaise, soit catalane. Les Aragonais laissent  comme « souvenir » aux Corses et aux Sardes la tête de Maure décapitée sur leurs drapeaux, symbole de ces seigneurs catalans encore en pleine Reconquista contre Al-Andalus. Ils lèguent également au Italiens du sud et aux Siciliens les couleurs « sang et or » qui sont celles de nombreuses localités encore aujourd’hui. La langue est aussi un indice : on parle encore catalan dans la commune sarde d’Alghero, symbole d’une domination non seulement militaire mais aussi culturelle. Le quartier espagnol de Naples est également un héritage direct de l’influence catalane.

Le ralliement des couronnes d’Aragon et de Castille en 1479 cèle la fin de l’indépendance de la couronne aragonaise mais pas celle de l’expansion de la culture catalane. La Constitution du gigantesque Empire Habsbourg de Charles Quint où « le soleil ne se couche jamais » fait encore rayonner la culture catalane, et loin de son berceau méditerranéen, les Catalans sont notamment bien installés dans les Pays-Bas espagnols où les couleurs du Racing Club de Lens témoignent encore de cette influence.

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Expansion du Royaume d’Aragon entre le XIIIe et le XVe siècle

Mais peu à peu, la culture catalane décline au profit de la culture castillane, création des états centralisés oblige. Symbole de ce mal-être croissant : la guerre des « faucheurs » (segadors) où les paysans catalans se révoltent contre la hausse des impôts et les excès de l’armée castillane. Cette guerre donne son hymne à la Catalogne « Els Segadors », emblème d’une culture en déclin qui cherche à s’affirmer une ultime fois face à l’épouvantail de la centralisation et d’une culture unique basée autour de Madrid.
L’année 1659 marque une nouvelle date dramatique pour la culture catalane. Le traité des Pyrénées, qui conclut le prolongement de la terrible guerre de 30 ans entre la France et l’Espagne, entraine le rattachement du Roussillon et de la Cerdagne à la France et divise l’ensemble culturel catalan. Un coup violent vient d’être porté à une culture millénaire, à un peuple, et à toute une structure régionale. La suite de l’histoire est plus connue et jusqu’en 1977 et la fin du franquisme, la Catalogne peine à rétablir pleinement sa culture et le rayonnement de cette dernière.

 

La fin du franquisme permet la renaissance de la culture catalane

Longtemps cantonnée à l’image d’une région balnéaire avec les stations gigantesques de la Costa Brava, la culture catalane s’est effacée pour se fondre dans l’ensemble espagnol et répondre à une nouvelle culture mondiale : le tourisme de masse. La Catalogne est alors oubliée pour ses plages, son eau limpide, ses paysages de garrigue parfois désertiques et sa vie nocturne endiablée. Cependant, tout change en 1986 avec l’obtention par Barcelone des Jeux Olympiques de 1992. La ville opère alors une profonde mutation, de même que toute la Catalogne, afin de se parfaire pour l’accueil du plus grand évènement sportif mondial. C’est alors la Catalogne, et toute la culture catalane, qui sortent d’un long mutisme et s’apprêtent enfin à renaître. L’embellie est de taille pour Barcelone qui s’affirme comme une véritable métropole européenne à partir des JO de 1992 avec le réaménagement des Remblas qui deviennent le coeur de la vie culturelle barcelonaise de même que la création du Parc Monjuic et du stade olympique qui permettent une vue d’ensemble sur la capitale catalane ou encore la dotation d’infrastructures sportives de qualité mondiale. D’autres villes catalanes, comme Badalona, L’Hospitalet de Llobregat, Sabadell ou encore Saragosse et Valence profitent également des Jeux Olympiques. À la fin de l’année 1992, le pari est réussi, les Jeux sont un succès total et Barcelone et la Catalogne opèrent un retour fracassant sur le devant de la scène internationale.

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Stade Olympique des Jeux Olympiques de Barcelone en 1992

L’embellie se poursuit également avec les excellents résultats du club de football du FC Barcelone qui, à partir de 1992, opère un développement et amorce sa constitution comme un club majeur en Europe. Ainsi, « le Barça » remporte successivement la Liga 1991, 1992, 1993 et 1994. Comme un symbole, l’équipe entraînée par Johann Cruyff remporte également la Ligue des Champions en 1992. Indissociable de la diffusion de la culture catalane, le FC Barcelone est sans doute un élément explicatif incontournable pour comprendre la renaissance de la culture catalane. Le club met en avant de nombreux éléments culturels : en premier lieu, la Senyera présente en tribune et sur le maillot, la devise en catalan « Mes que un club » ou encore la rivalité de toujours avec le Real Madrid, emblème de la domination castillane sur la Catalogne qu’il faut combattre. Par ailleurs, en mai 2017, l’institution FC Barcelone s’est déclarée pour la tenue du référendum d’indépendance de la Catalogne : « Le FC Barcelone annonce adhérer au Pacte national pour le référendum, campagne d’adhésion pour obtenir le soutien des institutions, organisations, élus et citoyens, en Catalogne et au dehors, afin d’organiser un référendum sur l’avenir politique de la Catalogne. » retentissant comme l’expression d’une lutte qui dépasse très largement le simple cadre sportif.

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Léo Messi, capitaine emblématique du « Barça » lors de la victoire dans le « Clasico » contre l’ennemi Madrilène la saison dernière

La Catalogne s’éloigne de plus en plus de l’Espagne

S’il y a bien un domaine dans lequel la Catalogne tend à s’affirmer face à l’Espagne, c’est bien celui de la langue. Depuis 1983, le gouvernement catalan a travaillé dans le but de favoriser l’apprentissage et la diffusion de la langue catalane. Désormais, le catalan est la langue principale du gouvernement éponyme et l’éducation publique de base est dispensée en catalan. À l’école, on apprend d’abord le catalan puis l’espagnol, une réforme qui n’a pas manqué de faire « grincer des dents » Madrid alors encore imprégnée du centralisme castillan inculqué par le Franquisme. Ainsi, désormais, 31,6% des Catalans déclarent leur parler comme étant leur langue natale, contre 55% pour le castillan. Enfin, 95% des Catalans déclarent comprendre le catalan, 78,3% parlent la langue, 81,7% la lisent et 62% l’écrivent. Ce cas est presque unique en Europe, démontrant le particularisme de la région catalane dans une Espagne qui ne parle même plus la même langue qu’elle. Il n’est par ailleurs pas rare que certains Catalans se sentent lésés par des touristes cherchant systématiquement à communiquer en espagnol…

« 95% des Catalans déclarent comprendre le catalan et 78,3% le parlent en famille, entre amis ou entre collègues de travail »

L’opposition est aussi de plus en plus symbolique : face au taureau espagnol se dresse l’âne catalan, têtu et fier, près à ne rien lâcher face à la « force stupide » du taureau espagnol. Elle est aussi présente dans les fêtes avec les « Festes Majors » et les « Castels » qui, en parallèle des « Férias » espagnoles, montrent qu’en Catalogne aussi, on sait faire la fête. La Catalogne se distingue également par ses monuments, en témoigne la fameuse cathédrale de la Sagrada Familia qui s’érige en symbole de l’architecture catalane typique de Barcelone et de son plus célèbre représentant Gaudi. Celui dont la procédure de béatification est en cours à fait entrer Barcelone dans la catégorie des villes qui ont contribué à développer de nouveaux courants artistiques et culturels et « Sant Gaudi » a permis encore un peu plus d’éloigner la Catalogne de l’Espagne par le biais de l’art. En cela, la capitale catalane est devenue une ville artistique de catégorie mondiale propulsée par le modernisme catalan de Gaudi. En matière de gastronomie également, la Catalogne tend une nouvelle fois à se démarquer, la région totalisant 60 restaurants étoilés au guide Michelin en 2015, en faisant donc l’une des premières destinations gastronomiques mondiales. Ce chiffre est d’autant plus conséquent quand on sait que le reste de l’Espagne totalise « seulement » 66 restaurants étoilés, soit à peine plus que la « petite » Catalogne. Des plats – et notamment des desserts – ont également fait la renommée internationale de la région comme la crème catalane ou le touron, là encore consommé différemment en Catalogne qu’ailleurs en Espagne.

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Intérieur de la « Sagrada Familia » chef d’oeuvre du modernisme catalan de Gaudi

Ainsi, de par sa culture, la Catalogne paraît bien loin de l’Espagne, se nourrissant d’une histoire millénaire distincte du reste de la Péninsule ibérique. Riche d’influences multiples, la culture catalane n’a plus à démontrer sa singularité. Celle-ci a influencé toute la méditerranée occidentale et s’en est nourrie pour fonder une culture propre à la fois ibérique, celte, méditerranéenne et pyrénéenne. Le résultat est bouleversant pour les sens et c’est sans doute cela qui, plus que tout autre culture régionale, fait la force des volontés indépendantistes catalanes. La Catalogne n’a pas la même culture que la Castille, elles n’ont que peu de points communs et peuvent parfaitement se passer l’une de l’autre ; elles l’ont déjà fait par le passé et seront sans doute amenées à le refaire. La Catalogne possède son drapeau, son hymne, son histoire et sa culture, la seule chose qu’il lui reste à acquérir c’est un État, et ce sera peut-être chose faite le 1er octobre.

                                               

                                                                                                                                     Samuel Touron

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