Que reste t-il de l’oeuvre de Frédéric Mistral ?

Écrivain de renommée mondiale, linguiste et lexicographe de génie, ardent défenseur de la langue d’oc et de sa culture provençale, Frédéric Mistral est un symbole pour toute l’Occitanie. Pourtant sa personne est souvent méconnue. Celui que le « soleil faisait chanter » a pourtant voué sa vie à la défense de sa Provence et de son Occitanie. Il donna à la langue d’oc une valeur universelle avec l’obtention du Prix Nobel de Littérature en 1904, point d’acmé de la carrière d’un homme qui n’a eu de cesse de défendre la diversité dans la singularité des cultures. 

 

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Portrait photographique de Frédéric Mistral

 

« Lou Solèu me fai canta » 

Le 8 Septembre 1830 naissait Frédéric Mistral, fils de paysans aisés, il fait d’abord ses classes  dans la commune provençale de Maillane puis au pensionnat en Avignon où il étudie au Collège Royal. Il passe en 1847 son baccalauréat à Nîmes et, convaincu par sa famille, il se lance dans des études de droit à Aix-en-Provence où il obtient sa licence. Frédéric Mistral accomplit tout son parcours scolaire en Provence. Sans être un élève modèle, il réalise des études tout à fait honorables. Cependant, c’est ailleurs que dans le domaine du droit que brille le jeune Frédéric Mistral. Comme la plupart des jeunes provençaux et occitans d’alors, sa langue maternelle n’est pas le français mais bien la langue d’oc dans son acception provençale. Le français n’est donc pas véritablement sa langue maternelle. Conscient d’appartenir à une autre culture que celle étudiée à l’école, le jeune Frédéric Mistral entame dès la fin de ses études une profonde réflexion sur la nécessité de promouvoir sa culture provençale et d’émanciper sa terre de la tutelle dominatrice de la France. C’est le début d’un long combat pour la reconnaissance d’une langue, d’une culture, d’une histoire et, in fine, d’un peuple.

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Le domaine de Frédéric Mistral à Maillane

C’est la plume qui sert la cause de Frédéric Mistral, par l’écriture, il fait briller la langue occitane, ressuscitant sa grandeur passée et le lyrisme de la langue des troubadours. Chantre de l’indépendance de l’Occitanie et de la Provence, exaltant la « première langue littéraire de l’Europe civilisée » il rêve « de relever, de raviver en Provence le sentiment de race […] ; d’émouvoir cette renaissance par la restauration de la langue naturelle et historique du pays […] ; de rendre la vogue au provençal par le souffle et la flamme de la divine poésie ». Amoureux de son « pais » il mène un courageux combat sous une IIIe République, nationaliste, jacobine et méprisant profondément les cultures régionales. La langue occitane, Mistral la fait vivre, chanter ; maître de la poésie épique et des romans en vers, il porte sa langue natale au sommet de la littérature mondiale. Le summum de sa carrière littéraire : une oeuvre écrite en Provence, Mirèio (Mireille), long poème en langue provençale publié en 1859 et qui lui permet de mettre en avant son style littéraire si homérique, en même temps que sa terre natale.

Le monde littéraire parle occitan

L’année 1904 voit le sacre de Mirèio et consacre la carrière littéraire de Frédéric Mistral en même temps que la langue occitane. C’est un retentissement énorme pour le monde littéraire ; pour la première fois, une oeuvre rédigée dans une langue minoritaire non-officielle reçoit un Prix Nobel de littérature. Pourtant, la France tentera de s’opposer au sacre de Frédéric Mistral et de la langue d’oc en ne faisant pas de lui le candidat officiel de l’Académie Française. Déjà en 1901, l’Académie Française lui avait bloqué la route à  en proposant Sully Prudhomme au Prix Nobel. C’est finalement l’insistance des intellectuels romanistes de l’Europe du Nord, dont l’Allemagne et la Norvège, qui permet la consécration de l’oeuvre du Provençal. À titre de comparaison, il faudra attendre 1978 pour à nouveau voir une langue minoritaire recevoir un Prix Nobel, ce sera la langue yiddish.

« Qu’a vist Paris e noun Cassis a ren vist  » (1)

Mais le travail de Frédéric Mistral pour la reconnaissance de la langue et de la culture provençale ne se limite pas à l’obtention du Prix Nobel. En compagnie du poète Joseph Roumanille et d’autres poètes de langue occitane, il fonde en 1854 le Félibrige, association régionaliste visant à la promotion de la culture occitane. Entre 1878 et 1886, il rédige également le plus complet dictionnaire de langue d’oc, travail titanesque publié en deux volumes et exposant très clairement les différentes variantes occitanes des mots. Ce dictionnaire, baptisé Lou Tresor dóu Felibrige, témoigne du dessein de Frédéric Mistral de redonner conscience aux Occitans qu’ils appartiennent à un même ensemble linguistique et culturel, promouvant ainsi l’indépendance des pays d’oc.

« Lis aubre que van founs soun li que mounton aut » (2)

Auréolé du Prix Nobel de Littérature,  Frédéric Mistral poursuit la lutte, consacrant le montant de son prix à la création du Museon Arlaten consacré à l’ethnographie de la Provence, c’est à dire à l’étude et à la mise en avant de la culture provençale. À l’aube de sa mort, le poète nous lègue un ultime souvenir de son engagement pour la cause occitane : sa demeure, ses livres, son mobilier deviennent une bibliothèque et un musée voué à l’instruction des locaux sur la culture et l’histoire provençale.

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Vincent et Mireille personnages principaux de Mirèio

 

Un devoir de mémoire oublié

Que reste t-il aujourd’hui de l’oeuvre de Frédéric Mistral ? Quels ont été les aboutissements et les conclusions de son combat pour la reconnaissance de l’indépendance occitane et provençale ?  Souhaitant faire renaître le sentiment d’appartenance à un même peuple occitan, Frédéric Mistral prend rapidement conscience de l’immensité de la tâche sans néanmoins rendre les armes. Il doit toutefois faire face à un pouvoir français centralisateur profondément anti-régionaliste et jacobin au possible. Dans le contexte d’une IIIe République qui cherche à attiser la flamme patriotique et nationaliste à la suite de l’humiliation de la défaite de 1871, le combat de Frédéric Mistral paraît totalement à contre-courant et difficile à mener.

Cependant, le poète provençal a façonné la culture provençale et plus largement occitane. Avec l’obtention du Prix Nobel de Littérature, il permet à la langue d’oc de sortir du cadre français et de l’a-priori régional, la consacrant sur l’autel du patrimoine immatériel de l’humanité. Il fait aussi de l’occitan la plus littéraire des langues romanes. En dotant la langue d’oc d’un dictionnaire complet et détaillé, Frédéric Mistral pose aussi les bases du renouveau littéraire et stylistique de la langue régionale. Cela permet également de rendre à nouveau la langue accessible au peuple d’oc, comme en témoigne l’hymne de la Provence le Coupo Santo mis en chanson à partir d’un ses très célèbres poèmes, symbole du lien sensible qui unit le poète et le peuple occitan.

L’entrée de la France dans la Première Guerre Mondiale porte un coup fatal aux langues régionales en rassemblant les différentes langues et les différentes destinées en un même endroit : le champ de bataille. L’après guerre consacre le français comme une langue véritablement parlée à travers tout le pays et le mouvement paraît difficile à inverser. L’oeuvre de Frédéric Mistral, sans tomber dans l’oubli, est néanmoins reléguée en arrière-plan jusque dans les années 1970 et la renaissance des affirmations régionalistes en même temps que celle de la redécouverte des langues régionales. Frédéric Mistral reste cependant un auteur peu étudié à l’école ou à l’université, les instructions académiques préférant exclusivement des auteurs de langue française, oubliant ainsi que la France ce n’est pas seulement le français et que le français ne s’est pas seulement construit sur l’héritage de Joachim du Bellay. Ainsi Frédéric Mistral est le moins connu des lauréats du Prix Nobel et nombre d’élèves voir même d’étudiants ne connaissent même pas son existence. Encore aujourd’hui, Frédéric Mistral souffre d’un certain mépris de la part des élites intellectuelles françaises. En 2014, pour le centenaire de sa mort, aucun hommage national ne lui a été rendu, à l’exception d’un article de 4 pages dans la brochure du Ministère de la Culture. Seuls la Provence et le Languedoc commémorent véritablement la vie du génial poète à l’image de l’exposition M comme Mistral à Aix-en-Provence ou encore des conférences à la bibliothèque de l’Alcazar de Marseille. De même, si de nombreux collèges et lycées portent le nom de Frédéric Mistral, le phénomène reste régional et est loin d’avoir soufflé sur tout le pays.

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Pièce commémorative de la région PACA

L’oeuvre de promotion de la culture provençale et occitane de Frédéric Mistral est longtemps restée dans l’ombre. Pourtant, la plume du poète se pare d’un style épique et lyrique faisant étinceler la langue occitane. Or, n’écrivant pas en français, il n’est pas reconnu par les académiciens à sa juste valeur. Trop souvent méprisé, trop souvent négligé, on oublie que son oeuvre est reconnue mondialement et a connu un très large retentissement en Europe du Nord bien loin de sa Provence natale…

                            

                                                                                                                                     Samuel Touron 

(1) « Qui a vu Paris et pas Cassis n’a rien vu »

(2) « Les arbres aux racines profondes sont ceux qui montent le plus haut »

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