La Langue Occitane à l’Aube de son Extinction

Langue romane pratiquée depuis près de 1000 ans sur un territoire s’étalant de l’Océan Atlantique aux Alpes italiennes en passant par le Val d’Aran et la Principauté de Monaco, l’occitan rayonne sur un territoire où vivent environ 20 millions d’habitants, néanmoins son nombre total de locuteurs ne serait que de 5 à 10% de ce total, un chiffre alarmant. Pourtant l’occitan fut un temps la langue administrative et officielle des « Pays d’Oc ». Elle fut la langue du commerce et des échanges où durant le Moyen-Âge, elle fut pratiquée par les commerçants et négociants de toute la Méditerranée. Langue d’une richesse incomparable avec plus de 450.000 mots soit plus que la langue anglaise, l’occitan était logiquement la langue de la poésie, fruit d’une littérature rayonnante, consacrée avec l’obtention par Frédéric Mistral du Prix Nobel de Littérature en 1904. Ce passé prestigieux est aujourd’hui oublié, délaissé par la volonté de la France certes, mais aussi par la honte, la vergonha de nombreux occitans à pratiquer la langue de leurs aïeux, ringardisée et rabaissée par le terme de « patois ». Ainsi, l’UNESCO vient de classer l’occitan comme étant « sérieusement en danger de disparition » et étant même amené à disparaître dans les 30 prochaines années si aucune politique de sauvegarde et de diffusion de la langue n’est entreprise. 

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Aires linguistiques de l’occitan 

 

 

Récit historique d’une lente disparition

« Frères de Béarn et de Gascogne, de Languedoc et de Provence, c’est aujourd’hui un évènement majeur qui s’accomplit dans le Midi, où, d’un littoral à l’autre, de l’océan à la Méditerranée, la langue d’oc ravivée renoue ses ramifications sur deux cents lieux du pays. Et cela est pour nous une grande joie et une grande fierté de voir réussie cette adjuration que nous vous faisions il y a 40 ans… » tels sont les mots de Frédéric Mistral, le 27 Mai 1901 lors de la fondation du Félibrige visant à la préservation et à la diffusion de la langue occitane dans le monde. Nous sommes aujourd’hui bien loin des réalités et des objectifs fixés par le Félibrige, bien que cette association existe encore à ce jour. Il s’est passé depuis, 116 ans d’histoire et une domination linguistique et culturelle française qui conduisit l’occitan au bord de l’extinction.

Le rôle officiel et administratif de l’occitan commence à s’amenuiser dès l’ordonnance de Villers-Cotterets de 1539 qui voit le français devenir langue officielle du Royaume. De plus, la victoire française face aux Anglo-Aquitains lors de la Guerre de Cent Ans place une grande partie de l’Occitanie sous domination royale et donc française. Une lente « francisation » du tiers méridional du Royaume débute alors, s’accelerant grandement sous la Révolution Française et la mise en place de la République. L’absolutisme royal à partir du règne de Louis XIV sacralise le français, considérée comme une langue « pure » et « élue» par Dieu.  La langue occitane acquiert alors son statut de « patois » et sa création littéraire, pourtant encore florissante, et reléguée au registre populaire et folklorique, en somme, marginalisée. Le français est vu comme un moyen de contrôler et de dominer le Royaume. Néanmoins, la pratique de l’occitan n’est pas combattue, dans la mesure où il y a connaissance des fondamentaux de la langue royale.

Ce sont les épisodes de la Révolution Française, les différentes Restaurations puis l’Empire  qui portent un coup fatal à l’usage de la langue occitane. Désormais, la langue occitane n’est plus tolérable et dans un souci d’union nationale et de ferveur jacobine, il devient impératif de pratiquer seulement le français. Ainsi, le Larousse du XXe siècle (1957) déclare: « La Révolution Française constatant que le français était alors inconnu dans toutes les campagnes et même dans certaines villes du Midi de la France, mit à l’étude la question de la destruction complète des patois. » Sous le Premier Empire, l’usage du français se généralise également comme un soucis de lutte commune face aux ennemis de l’extérieur, et les soldats occitans doivent rapidement apprendre le français afin de comprendre les ordres des supérieurs. De retour sur leurs terres, ils diffusent à leur tour l’usage de la langue française, glorifiée par les victoires à travers toute l’Europe.

Sous les différentes périodes de Restauration Monarchique, l’occitan est toujours inlassablement combattu, notamment par les médias basés en Occitanie. La Gazette du Midi basée à Toulouse déclare en 1833: « Le patois porte la superstition et le séparatisme, les Français doivent parler la langue de la liberté » ou encore en 1840: « Détruisez, si vous pouvez, les ignobles patois des Limousins, des Périgourdins et des Auvergnats, forcez les par tous les moyens possibles à l’unité de la langue française comme à l’uniformité des poids et mesures, nous vous approuverons de grand cœur, vous rendrez service à ses populations barbares et au reste de la France qui n’a jamais pu les comprendre. » L’usage du français et le dénigrement de la langue occitane passe alors grandement par les médias notamment locaux qui sont gouvernés par des adeptes de la langue française, souvent sous le joug de l’autorité monarchique ou de l’Empire qui souhaite unifier la pratique linguistique sur le territoire français.

La IIIe République ne change pas la donne pour l’occitan, pire sa politique à son égard est encore plus terrible. On voit naître peu à peu des discriminations de plus en plus fortes à l’encontre des occitanophones. Les lois Jules Ferry, si elles rendent l’école gratuite et obligatoire pour tous voient un renforcement du dénigrement et de la lutte contre l’occitan. On punit les élèves surprit entrain de parler occitan, ces derniers sont humiliés devant la classe et encouragés à dénoncer leurs camarades qui parlent également dans ce « patois ». Il règne alors dans les écoles occitanes vis à vis de la langue, un climat de terreur, d’angoisse et de peur.

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Inscription dans une école en Ariège 

Néanmoins, c’est dans ce contexte que renaît par la plume de Frédéric Mistral puis du Félibrige une littérature occitane, récompensée par le Prix Nobel de Littérature que la France tentera de faire annuler en opposant Sully Prud’homme à Frédéric Mistral. Il n’en sera rien, le soutien des pays scandinaves et germanophones à la langue occitane entraîne le rayonnement de cette dernière sur le monde, des textes étant même étudiés dans les universités japonaises.

Cependant, l’occitan apparaît comme étant seul contre tous, les mesures politiques françaises, le contexte économique et social, les évènements internationaux, tout va à l’encontre de la sauvegarde de la langue. En réalité, la langue occitane n’a pu compter que sur un seul allié durant tout le XIXe siècle: l’Église Catholique. Cette dernière constitua longtemps un contre-pouvoir solide aux volontés françaises de lutte contre l’occitan. Son principal argument demeurant la lutte contre le protestantisme par l’usage de l’occitan et l’édition d’ouvrage de messe, la tenue de messe ou encore d’homélies en langue occitane. Malheureusement, la séparation de l’Église et de l’État en 1905 fait grandement perdre de sa crédibilité et de son influence à l’Église et la langue occitane perdit son principal allié.

Les mutations économiques et sociales du début du XXe siècle, l’industrialisation et l’urbanisation du territoire rendent la pratique de l’occitan obsolète, celle-ci constituant un obstacle à l’accession à des emplois importants. Dans les familles occitanes, on cherche alors à ne plus transmettre la langue occitane aux nouvelles générations. Pour l’historien du langage Claude Duneton, le moment décisif est « l’instant où toutes les filles ont su parler français » devenant par la suite des mères,  traditionnellement chargées de l’éducation des enfants, celles-ci n’ont pas transmis la langue occitane contribuant à la diffusion du français encore vu avant la Première Guerre Mondiale comme la « langue des élites ».

« Ce ne sont pas du tout des français mais des espagnols, des italiens, des latins mâtinés d’arabes. Midi race de mendiants, de lâches, de fanfarons et d’imbéciles » – Joris Karl Huysmans

La Première Guerre Mondiale est aussi un tournant important, les unités originaires du sud de la France vont devoir apprendre le français rapidement pour ne pas se faire tuer. Le sort fait aux unités occitanes durant la Première Guerre Mondiale est pitoyable. Constamment dénigrées par les unités françaises, humiliées, accusées de sympathies avec l’ennemi, les récits de bagarres entre unités occitanes, catalanes, basques, corses et même bretonnes contre les unités françaises ne sont pas rares. Victimes d’un « racisme » nauséabond par les unités supérieures essentiellement composées de franciliens, les troupes occitanes comme corses notamment sont constamment envoyées en première ligne et paieront en comparaison de leur population un tribut plus lourd que les régions du nord de la France.

« Zone Sud, peuplée de bâtards méditerranéens, de Narbonnoïdes dégénérés, de nervis, Félibres gâteux, parasites arabiques que la France aurait eu tout intérêt à jeter par dessus-bord. Au-dessous de la Loire, rien que pourriture, fainéantise, infect métissage négrifié. » – Louis Ferdinand Céline

Si durant l’entre-deux-guerres et la Seconde Guerre Mondiale, des associations parfois politiques se montent pour préserver la langue occitane comme la Ligue de la Patrie Méridionale ou la Société d’Études Occitanes ces dernières sont supprimées ou du moins discrédités par leur collaboration avec le régime de Vichy. En 1945 est alors fondée l’Institut d’Estudis Occitans (IEO) par des occitanistes résistants, son rôle est cependant  moindre et ne peut rien faire face à la centralisation française de l’après-guerre.

 

Une renaissance limitée

Depuis les années 1970, l’occitan tente de se faire une place à l’Université ayant subit un effondrement catastrophique de son nombre de locuteurs entre 1950 et 1970. En 1981 est crée le Conseil de la Langue Occitane orientant la pratique de l’occitan vers le monde universitaire et l’étude des langues romanes. En 1991 est crée un CAPES d’occitan et en 2017 une agrégation d’occitan, symbole d’un regain d’intérêt pour la langue dans le monde universitaire. Cependant, l’IEO met en avant un manque de postes proposés en comparaison de la forte demande de professeurs d’occitans.

Si l’occitan a certes regagné sa place à l’Université notamment depuis Montpellier et Toulouse et dans une moindre mesure depuis Aix-Marseille et Nice, la réalité de la langue occitane est bien différente. D’après de nombreux linguistes, le nombre de locuteurs de l’Occitan va continuer à décliner jusqu’à disparaître totalement entre 2040 et 2050. La faute étant largement imputable à l’hostilité du gouvernement français envers les langues régionales. Ainsi, selon Bernard Poche, sociologue et chercheur au CNRS « le statut des langues non-étatiques est un défi pour les États modernes. » Il constate également que les États fonctionnant selon le modèle fédéral parviennent à préserver les langues régionales avec une efficacité consternante, prenant pour exemple les dialectes rhéto-romans en Suisse.

 

Quel avenir pour la langue occitane ?

Il n’en demeure pas moins que la France n’a toujours pas ratifié la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. L’occitan ne dispose d’ailleurs d’aucun statut officiel en France alors même que tous les autres états comprenant des locuteurs occitans ont reconnu un statut à la langue occitane. En Italie, l’occitan dispose du statut de « langue protégé », lors des Jeux Olympiques d’hiver de Turin en 2006 le Se Canto est entonné au côté du Fratelli d’Italia. En Espagne, l’occitan est langue co-officielle avec le catalan et l’espagnol dans la Generalitat de Catalunya. C’est également l’une des cinq langues de la Constitution Espagnole. À Monaco, l’occitan ne dispose d’aucun statut mais le monégasque, mélange d’occitan et de ligure dispose du statut de langue officielle. Enfin, l’Union Européenne ne reconnaît pas l’occitan comme une langue officielle de l’UE du fait du refus de la France. L’occitan dispose cependant du statut de langue régionale et minoritaire.

La France s’est toujours opposée à la reconnaissance d’un statut de langue officielle ou protégée pour l’occitan. Elle commence cependant à être reconnue comme une langue minoritaire, appartenant au patrimoine français depuis 1998 et la présidence de Jacques Chirac qui reconnaît que:« l’occitan se caractérise par son extension géographique, de loin la plus importante ramenée au territoire français, et par une production culturelle -en particulier littéraire- au prestige certain, à la fois très ancienne et vivace ». L’inauguration des Calandretas et des classes bilingues français/occitan ainsi que de l’enseignement optionnel de l’occitan au collège et au lycée dans les académies de Montpellier, Toulouse, Aix-Marseille, Nice, Bordeaux, Limoges et Lyon devraient permettre un léger regain de la pratique de la langue occitane. La langue occitane a également depuis le début des années 2000 entrepris de s’immiscer dans le monde des médias avec des stations de radio et des programmes de télévision en comme Radio Lengad’oc ou encore l’Edicion Occitana du Journal de France 3.

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Affiche de l’IEO pour la défense de la langue occitane 

Malgré ces mesures encourageantes, l’occitan demeure bien sur le déclin et la clé de sa résurrection passera par une prise de conscience des habitants de l’Occitanie du passé prestigieux et de l’utilité de la préservation et de la diffusion de la langue la plus romane de l’histoire. Cependant, cette prise de conscience dans le modele politique français ne peut s’opérer que depuis Paris, où le pouvoir central est hostile à toute forme d’expansion des langues régionales. L’occitan passionne pourtant le monde et est enseigné et parlé au Japon, au Brésil, en Norvège, en Finlande ou encore au Canada et en Uruguay. Fruit d’une diaspora occitane présente partout dans le monde depuis le XVIIIe siècle mais aussi d’un véritable amour des linguistes du monde entier, pour la langue de la poésie que « Lou Souleu faï Canta ».

                                                                                                                                    Samuel Touron 

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2 commentaires sur “La Langue Occitane à l’Aube de son Extinction

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  1. Bonjour Monsieur Touron,

    Je vous découvre par cette étude, que je viens de parcourir rapidement. Vous y exposez sur-tout le déclin de la « langue d’oc » à partir de l’article de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts sur le fait de la justice qui imposait le français dans les actes émis par la justice ou qui lui seraient présentés. C’est classique, mais me parait une erreur de diagnostic qui condamne à l’échec les thérapies qui voudrait faire revivre les idiomes romans du Midi.
    Si vous me le permettez, je vous renvoie à deux études où j’expose notamment ce que mes recherches m’ont fait découvrir sur ce sujet :
    – Une communication de 2013, au titre du Comité consultatif temporaire réuni au moment où l’on envisageait de modifier la Constitution pour pouvoir ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires : http://www.academia.edu/9455943/Jean_Lafitte
    – Un étude approfondie partie de la première attestation du mot « patois » vers 1266, alors qu’il n’avait aucune valeur péjorative : http://www.gasconha.com/IMG/pdf/j.l._-_de_patois_a_langues_re_gionales_-2.pdf

    Accessoirement, je vous signale que j’ai mis fin en février à 28 ans et demi d’enseignement bénévole du gascon à Paris.

    Bien cordialement,

    Jean Lafitte 01 47 02 03 20

    J'aime

    1. Cher monsieur,

      Merci beaucoup pour ces travaux de recherches très intéressants venant qui plus est d’un professeur de gascon ! Nous allons lire et partager ces très intéressants documents !

      En vous remerciant,

      Bien à vous,

      L’Équipe Aquistoria

      J'aime

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