Sète, une ville à l’âme italienne pour une culture si singulière

Blottie sous l’ombre du Mont Saint-Clair, éblouie par le soleil du Midi, baignée par la Méditerranée ou encore animée par les « braves gens » de Georges Brassens, celle que Paul Valery se plaisait à appeler « l’île singulière » l’est en effet plus qu’on ne le pense. Fondée par Louis XIV, Sète est bien française, en témoigne la traditionnelle fête estivale de la Saint-Louis mais pourtant, son âme est italienne, et pour s’en rendre compte, il suffit d’écouter et surtout d’observer…

xc8k4521-c-olivier-maynard-bd
Vue panoramique sur « l’Ile Singulière »

 

L’arrivée des Italiens donne son âme à la cité

Débutons notre périple par le Quartier-Haut, ses maisons colorées, ses ruelles pleines de vie et ses placettes qui s’éveillent à la fin du jour. On peut y voir la « nonna » sur le banc, qui surveille, ou encore le « nono » qui joue aux boules ou discute au café. Rendez-vous ensuite à l’église Saint-Louis sur lequel règne, au sommet du clocher, la « Madonna » qui veille sur les Sétois. Puis passons par le bord de mer et installons-nous un instant en terrasse en dégustant la traditionnelle tielle ou la macaronade qui ont fait la réputation et la fierté de la cité. Enfin, fermons les yeux un instant et écoutons : le bercement de la mer, le parler sétois, le piaillement incessant des oiseaux marins… Tout à Sète vous rappelle l’Italie et pourtant, nul doute, vous êtes bien en coeur du Languedoc. Scemo ! A maï ! vous répondrons les natifs…

En effet, Sète est une ville qui respire l’Italie et ce, depuis longtemps. La ville est fondée en 1666 par Louis XIV avec la création du port par Pierre-Paul Riquet, natif de la région. La ville a alors vocation à devenir un port militaire avec un arsenal développé afin de contrecarrer l’influence britannique sur la Méditerranée. Ainsi, dès 1710, Sète est attaquée et prise par les Britanniques avant d’être rapidement reprise par les Français. Durant les guerres napoléoniennes, entre 1808 et 1810, les Britanniques tentent d’incendier Sète à plusieurs reprises, sans succès. Sète ne joue donc qu’un simple rôle militaire jusqu’à la première moitié du XXe siècle.

« Fondée en 1666, la ville doit à l’origine ne jouer qu’un simple rôle militaire »

C’est l’arrivée des Italiens sur l’île singulière qui va donner son âme à la cité. Celle-ci intervient à partir de 1860 depuis le sud de l’Italie, et plus précisément depuis deux ports : Gaète (Latium) et Cetara (Campanie). Ce sont des raisons économiques qui poussent, au départ, les habitants. La culture d’anchois fait vivre les deux communes or, ces dernier et le sel ont déserté la mer Tyrrhénienne. Les pêcheurs italiens vont alors suivre à la trace ces deux éléments et découvrir le port de Sète qui en ruisselle. La découverte est de taille pour les Italiens qui comprennent alors que, pour survivre, leur avenir doit s’écrire loin de leur terre natale. Comme dans la plupart des vagues migratoires, c’est d’abord le pater familias accompagné de ses progénitures masculines qui prennent le grand large. Reçus comme des moins que rien, ils sont victimes d’un racisme exacerbé et nauséabond. À la même époque, quelques kilomètres plus au nord-est, plusieurs dizaines d’Italiens se font massacrer par des ouvriers français dans les salins d’Aigues-Mortes.

Carte postale datant de 1907 représentant les pêcheurs dans le port de Sète

Mais courageux, déterminés, et toujours plus nombreux, les pêcheurs italiens finissent par s’intégrer dans la vie sétoise. Souvent pauvres et illettrés, ils monopolisent les secteurs de la pêche et de l’industrie marine, vitaux de la ville. Les Italiens font dès lors peu à peu leur entrée dans la vie politique locale.

Une mémoire se construit celle de l’héritage italien de Sète

Des vagues migratoires successives se poursuivent alors jusque dans les années 1940 avant que l’Italie et la France ne sombrent dans le second conflit mondial. Les Italiens viennent alors en famille de tout le sud de leur pays natal, de Campanie principalement mais aussi du Latium, de Sicile et même des Pouilles et des Abruzzes. Les Italiens à Sète deviennent la première communauté étrangère et parler de « minorité italienne » serait réduire l’ampleur du phénomène tant celui-ci fut conséquent. Ils vivent dans le quartier-haut bientôt rebaptisé « la Petite Italie » autour de l’église Saint-Louis vivant au rythme des fêtes patronales italiennes. Ils apportent aussi des spécialités culinaires comme la fameuse maccheronata (macaronade), la fameuse tielle ou les encornets farcis, sans oublier la colatura di alici (sauce aux anchois) et la cuisine des poissons comme le thon, la sardine, et bien sûr l’anchois. Toutes ces recettes originaires du golfe de Naples prennent corps et se codifient à Sète. La cuisine de la « nonna » se transmet à la « mama » puis aux générations suivantes, devenant ainsi un élément du patrimoine atemporel s’inscrivant dans une mémoire et une histoire commune ; celle de l’immigration italienne à Sète.

800x600_culture-quartier-haut2-jp-degas-2014-2-2576-5162-2980393
Vue sur le « Quartier-Haut » fief des Italiens de Sète

Mais Sète est aussi italienne par sa typologie et sa géographie. Certes, si la ville se situe bien en France, comment ne pas voir, avec le Mont Saint-Clair, un écho à son lointain voisin napolitain, le Vésuve ? Les deux villes sont protégées par ces monts bienveillants et fondateurs d’identités fortes et spécifiques. Par ailleurs, ne suffit-il pas de descendre la corniche de Sète par un jour d’été pour retrouver des paysages qui rappellent tant l’Italie ? Plus que n’importe quelle autre ville régionale, Sète ressemble à cette Italie méridionale, méditerranéenne. C’est aussi cela qui a sans doute attiré de nombreux Italiens à Sète plutôt que sur n’importe quelle autre commune maritime. Etymologiquement parlant, le nom de la ville rappelle aussi l’Italie, et plus particulièrement la commune de Cetara puisque les noms des deux villes proviendraient de la même origine, de la racine indo-européenne « set » ou « cet » signifiant « mont ». Soudainement, nos horizons se rapprochent…

Selon la municipalité de Sète, aujourd’hui, plus d’un tiers des habitants de la ville possède du sang italien. Un chiffre incomparable ailleurs en France, sauf peut-être en pays niçois. Néanmoins, peu d’entre eux cultivent encore l’histoire de leurs aïeux et les liens avec la terre d’une partie de leurs ancêtres. La facilité déconcertante des Italiens à s’intégrer dans un pays étranger n’est sans doute pas étrangère à cela. En effet, les immigrés italiens n’ont pas souvent transmis à leurs descendants la connaissance de la langue, jugeant l’apprentissage du français plus utile car vecteur d’ascension sociale et d’intégration. Néanmoins, sont restés quelques mots qui ont créé le parler sétois. De nos jours, les enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants d’immigrés italiens ont conscience d’avoir du sang italien mais ne cultivent que peu cet héritage, comme en témoigne le très tardif jumelage de la ville de Sète avec Cetera en 2003. Sète n’a même pas pris l’initiative de se jumeler avec Gaete puisque c’est la ville voisine de Frontignan qui l’a prise avant elle, en 1998. Cependant, l’esprit reste le même à Sète ou à Frontignan : honorer la mémoire de ces pauvres pêcheurs qui, pour quitter la misère économique, prirent le large pour découvrir une nouvelle misère, sociale cette fois-ci.

Cetara, commune italienne, jumelée avec Sète en 2003

Cependant, depuis le début des années 2000, la municipalité sétoise a décidé de mettre davantage en avant l’âme italienne de la ville. Pour s’en rendre compte, il suffit d’ouvrir un guide touristique, puisque Sète met en avant son image de « Venise du Languedoc ». Un brin exagéré, mais l’idée est là : les canaux, l’étang de Thau, la Méditerranée… Surtout, c’est son âme que Sète aurait tout intérêt à mettre en avant, italienne et profondément méditerranéenne. En effet, c’est bien l’histoire qui crée la mémoire et à Sète, la mémoire italienne doit encore s’affirmer ; les noms à consonance transalpine ne suffisent pas toujours, surtout dans une population aux origines de plus en plus diversifiées.

Toutefois, si l’âme de l’île singulière vient bien d’Italie, le temps a sculpté une identité propre à Sète, une culture justement singulière. Ville languedocienne, Sète est avant tout de culture occitane, comme en témoigne par exemple la pratique des joutes notamment lors de la Saint-Louis. Il ne faut pas non plus oublier que lors de la fondation de la ville, les premiers habitants vinrent de Catalogne, de Provence – notamment de Martigues – et du reste du Languedoc. L’origine de la culture sétoise, un concentré de culture méditerranéenne donc. La construction du canal du Rhône renforça aussi les liens de la cité avec la Provence, et notamment la Camargue qui apporta entre autre la cuisine du riz et celle des légumes jusqu’alors rare en Languedoc. Aussi, c’est à la même époque que se développe un parler sétois, profondément languedocien mais aussi influencé par le pourtour méditerranéen.

Une âme italienne pour une culture profondément méditerranéenne

Un autre évènement marquant dans la construction de l’identité sétoise est le rapatriement des pieds-noirs en France. La ville de Sète, comme de nombreuses autres villes du sud de la France et du Languedoc, ouvre ses portes à ceux qui ont choisi « la valise » plutôt que « le cercueil ». Ces pieds-noirs vont dès lors apporter une influence méditerranéenne encore plus forte. Nombre d’entre eux sont d’origine italienne et espagnole, en particulier ceux qui viennent de Oran, Bône et Constantine, et apportent leur culture et contribuent à donner à Sète sa singularité. Ils nous firent notamment découvrir la kémia, les brochettes, la frita, la coca, le couscous, la loubia et quelques gourmandises telles que la mouna et les mantecao. Mais aussi, une insatiable joie de vivre si remarquable pour un peuple à l’histoire si tragique…

201001261286
Arrivée des familles pieds-noirs à Port-Vendres, beaucoup s’installeront en Languedoc et notamment à Sète

Plus récemment, les influences maghrébines, notamment marocaines, ont encore enrichi la culture locale. Le jumelage de la ville avec El-Jadida, au Maroc, qui intervient en 1992, (avant celui de Cetera, en 2003) peut surprendre, mais il témoigne aussi de la prise de conscience de Sète quant au caractère cosmopolite de l’île bleue. Originaires de tout le pourtour méditerranéen, ces populations ont fait Sète en écrivant son histoire, bâtissant sa culture et son identité car avant d’être Italiens, Espagnols, Pieds-noirs, Marocains ou bien Français, nous sommes avant tout Sétois et Languedociens !

                                                                                                                   

                                                                                                                                     Samuel Touron 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :